La Fille du Dessus [Hannah]

Littérature

Parce qu'on a toutes un coeur de midinettes.

Et que Quatre filles et un Jean, c'est bien.

 
La chance ne donne pas, elle prête.

Voici venu le jour que l'on craignait tant hier. 

Quand la vie vous tend un citron, il faut dire: "Mmm... j'adore les citrons. Vous avez quoi d'autre?"

Des fois, t'es le pare-brise: des fois, le moucheron.

Si tu as l'impression de maîtriser la situation, c'est que tu ne roules pas assez vite.

Vous commettrez toutes sortes d'erreurs, mais tant que vous resterez généreux, sincères et passionnés, vous ne risquerez pas de troubler la marche du monde ni même de la perturber sérieusement. [Churchill]

On ne voit jamais plus loin que la portée de ses phares mais ça n'empêche pas d'aller au bout du voyage.

Les hommes trébuchent parfois sur la vérité, mais la plupart se redressent et passent vite leur chemin comme si de rien n'était. [Churchill]

La peur est cette petite pièce sombre où l'on développe les idées noires.

La vie, ce n'est pas juste. À peine plus que la mort, c'est tout.

Si tu sèmes des épines, évite de marcher pieds nus.

Le pouvoir corrompt. Avec le pouvoir absolu, le problème est réglé. [Lehman]

Rien ne gâche tant le goût du beurre de cacahuètes que d'aimer quelqu'un qui ne vous le rend pas.

La vie est une motoneige lancée à pleine vitesse dans la toundra qui soudain, se retourne en vous coinçant dessous. Il fait nuit noire. Le belettes des neiges arrivent... [Groenin]

Il fit de l'univers un grand chemin d'herbe pour ses pas vagabonds. [Yeats]

Par principe, je n'en ai pas.

2 Commentaires 26.11.06 13:10, Commenter

J'avais du Cocteau à lire, j'étudie le mythe d'OEdipe dans l'histoire littéraire. A la fin de la Machine Infernale, y'a Antigone qui intervient.
Ce qui m'a ramenée à l'Antigone d'Anouilh, lue par nécessité au collège.

 

"Voilà. Ces personnages vont vous jouer l'histoire d'Antigone. Antigone, c'est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu'elle va être Antigone tout à l'heure, qu'elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu'elle va mourir, qu'elle est jeune et qu'elle aurait bien aimé vivre."

Et dire qu'on doit lire ce genre de texte au collège. Au moment où l'on est peut-être le plus insensible à la littérature.
Mais la beauté du texte ? Cette beauté qui m'a frappée, sous cette pluie bretonne, dans mon TGV désert. Pour la première fois depuis longtemps, j'ai retrouvé cette sensation déjà esquissée par Cocteau. Le fait de ne plus regarder le nombre de pages restantes. De ne plus avoir les pensées qui vagabondent en arrière-plan. Le fait de lire, lire, lire. Presque avec passion.
Ca m'avait manqué.

Dieu que j'aime cette littérature.
Anouilh, Cocteau, Aragon.
Il y a chez Antigone des accents d'Aurélien.


"De me promener, nourrice. C'était beau. Tout était gris. Maintenant, tu ne peux pas savoir, tout est déjà rose, jaune, vert. C'est devenu une carte postale. Il faut te lever plus tôt, nourrice, si tu veux voir un monde sans couleurs. [...] Le jardin dormait encore. Je l'ai supris, nourrice. Je l'ai vu sans qu'il s'en doute. C'est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes. [...] Dans les champs c'était mouillé et cela attendait. Tout attendait. Je faisais un bruit énorme toute seule sur la route et j'étais gênée parce que je savais bien que ce n'était pas moi qu'on attendait. alors j'ai enlevé mes sandales et je me suis glissée dans la campagne sans qu'elle s'en aperçoive..."

2 Commentaires 11.10.06 20:43, Commenter

Aurélien [Je demeurai longtemps errant dans Césarée]

Qu'est-ce que j'ai ? Qu'est-ce qui me prend ? Tout le passé qui me remonte, une marée. Les moments de la vie qui ressemblent à une marche manquée. Comme demander pardon à quelqu'un dans la foule, par hasard bousculé. Le temps vient d'avoir un geste de chauffeur de taxi vers son drapeau noir où, sans doute, Alfortville ou Clichy, un mot blanc explique son refus. Nulle part comme ici, ce clinquant, ses fausses pierres, tout le trompe-l'oeil, je n'aurai nulle part comme ici été le jouet de moi-même. Aurélien regarde une femme, celle qui est là. Sur un tabouret, la tête couchée sur le bar, un visage de masque fondant, est-ce l'heure ou la tristesse, une femme à laquelle il est absolument inutile de parler. Une étrangère ? Il n'y a pas besoin de langage entre un homme et une femme. Mais celle-ci, ce c'est pas la parole qui lui manque. C'est d'être. Ce n'est pas une femme, c'est l'absence. Inutile de lui sourire. Elle est ailleurs, elle est l'ailleurs, la fin muette de la nuit...

27.8.06 20:11, Commenter

J'voulais acheter Aurélien et j'ai pas pris le Paysan de Paris

Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n'y a pas d'amour heureux

Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n'y a pas d'amour heureux

Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs
Il n'y a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous les deux

1 Commentaire 27.7.06 20:28, Commenter

Replongée dans Hannah...

Maryan parle désormais sept langues. Et Lizzie le rencontre enfin, après en avoir tellement entendu parler. Elle e le trouve pas beau – quoique. Elle ne le trouve pas non plus très intelligent – quoique. Alors qu’elle le voit depuis à peine vingt minutes (mais en fait elle le connaît depuis six années, depuis qu’à grands coups de chuchotements et entre deux fous rires, Hannah lui a tout raconté de sa propre vie, de Taddeuz à Mendel en passant par Maryan, Dobbe, Pinchos, Rebecca et les autres, dans la chambre de la fillette à Sydney), tout à trac elle lui demande s’il est encore puceau. Maryan passe par toutes les teintes du pourpre au coquelicot de campagne, se dandine d’un pied sur l’autre et ne répond rien – il a vingt-deux ans ou presque et gagne alors un tout petit peu moins que le gouverneur de la Banque d’Angleterre.
Lizzie l’embrasse. Elle l’aime déjà « et bien sûr que je vais l’épouser, ce quand imbécile, dans deux ou trois ans ». Grand, c’est relatif : Maryan est presque de sa taille, qu’elle grandisse un peu et porte des talons plus hauts, et ils seront exactement à la même altitude, un mètre soixante-dix-huit. Au physique, Lizzie est blond doré, elle ne réussira jamais à gommer ses boucles blondes en dépit de toutes les modes ; elle n’est pas extraordinairement jolie mais sa gaieté est inaltérable.
« Je suis faite pour être heureuse, dit-elle un jour à Hannah ; tu es absolument sûre que je ne dois pas prendre d’amant ?
-Certaine.
-Tu en as bien, toi, alors que tu vas épouser Taddeuz ?
-Pas pareil.
-HA, HA, HA.
-Si tu prends un amant, je te renvoie en Australie. Et ne me dis pas que tu vas revenir à la nage !
-Un tout petit ?
-Non.
-Ce n’est pas une question de taille, c’est ça ?
-Tout juste.
-Pauvre Maryan qui va devoir me dépuceler ! J’espère qu’il saura comment faire.
-LIZZIE !
-Et qui m’a appris à parler comme ça, hein ? Qui ? »

[...]

La Lizzie qui débarque à Vienne de l’Orient Express, arrivant de Londres pour le dernier été du XIXième siècle, est de la dernière gaieté. Elle s’est acquittée de tous ses engagements pris avec Hannah. A dix-sept ans, elle a achevé ses études. Fort brillamment. Au vrai, elle croule sous les diplômes, en a une pleine valise. Elle a acquis une connaissance exhaustive de tout ce qu’une jeune fille du grand monde doit savoir en ce temps-là : broder, les cent soixante-dix-huit façons de commencer une lettre, des bribes d’orthographe, de latin et de grec, surtout pas trop de calcul, c’est l’affaire des hommes, pas mal d’histoire (et la vénération admirative qu’il faut nécessairement porter à des égorgeurs aussi épouvantables que Cromwell, Nelson, Cecil Rhodes et autres Kitchener), le piano, l’établissement des menus en concertation avec la cuisinière, les sept formes de révérences à exécuter selon qu’on est devant Sa Gracieuse Majesté ou l’un des cousins éloignés de Celle-Ci, un peu de poésie mais pas trop, les neuf façons de servir le thé, la méfiance extrême où l’on doit tenir les étrangers (et sont étrangers sinon carrément métèques tous les aliens qui ne sont pas du British Empire), suffisamment de géographie pour avoir une idée exacte de l’Empire-où-le-soleil-ne-se-couche-jamais (pour le reste du monde, se référer à l’article étrangers), un peu de français pour pouvoir commander aux nurses et aux maîtres d’hôtels des restaurants, le cheval pour les chasses à courre et enfin quelques informations plus que vagues sur l’existence d’une autre espèce, appelée homme, reconnaissable à ses moustaches, et dont il faudra se résigner à épouser un représentant, de préférence sortant d’Oxford, Cambridge ou Sandhurst, et de qui on devra subir certains attouchements…

« … Dans le genre : « Ecarte les cuisses et pense à l’Angleterre, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. » Oh ! Hannah, j’ai cru devenir folle, ma vie commence enfin ! Et à Vienne, en plus ! J’étouffe de bonheur, dis donc tu ne m’avais pas dit que tu avais acheté une automobile, c’est quoi comme marque ?

-Ne change pas de sujet, s’il te plaît. Et réponds à ma question.

-Non.

-Quoi, non ?

-Rien, pas l’ombre d’un, j’ai tenu ma parole : pas le plus petit amant. Il y en a tout juste trous ou quatre que j’ai autorisés à m’embrasser.

-Ca dépend où, dit Hannah soupçonneuse.

-Hannah, tu devrais avoir honte, toi qui a eu soixante-douze amants. Et en te mettant toute nue, qui plus est, la circonstance est aggravante. Mais ils m’ont tout juste touché les lèvres. J’ai bien surveillé leurs mains, comme tu me l’avais recommandé. Mais ça a été peine perdue, à se demander s’ils n’étaient pas amputés. Il y a tout juste eu un petit lieutenant de Coldstream Guards qui a failli tomber dans mon corsage, à force de lorgner dedans. Il avait les yeux comme des couteaux de cuisine. Toutefois, quand je lui ai demandé s’il connaissant la position du Missionnaire du Yunnan, on a presque dû l’évacuer sur une civière. »

1 Commentaire 27.6.06 10:24, Commenter

Je l'aimais [Anna G.]


« Quand je suis rentré, elle était assise devant un petit bureau et écrivait quelque chose sur le papier à lettres de l’hôtel. Elle avait déjà rempli une dizaine de pages de sa petite écriture serrée.


-A qui tu écris comme ça ? lui ai-je demandé en me penchant sur son cou.


-A toi.


-A moi ?


« Elle me quitte », ai-je eu le temps de penser et, déjà, je ne me sentais plus très bien.


-Qu’est-ce que tu as ? Tu es tout pâle. Ça ne va pas ?


-Pourquoi tu m’écris ?


-Oh, en fait je ne t’écris pas vraiment, j’écris ce que j’ai envie de faire avec toi...


Il y avait des feuilles partout. Autour d’elle, à ses pieds, sur le lit. J’en ai pris une au hasard :


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... pique-niquer, faire la sieste au bord d’une rivière, manger des pêches, des crevettes, des croissants, du riz gluant, nager, danser, m’acheter des chaussures, de la lingerie, du parfum, lire le journal, lécher les vitrines, prendre le métro, surveiller l’heure, te pousser quand tu prends toute la place, étendre le linge, aller à l’Opéra, à Venise, à Vienne, aux courses, au supermarché, faire des barbecues, râler parce que tu as oublié le charbon, me laver les dents en même temps que toi, t’acheter des caleçons, tondre la pelouse, lire le journal par-dessus ton épaule, t’empêcher de manger trop de cacahuète, visiter les caves de la Loire, faire l’idiote, jacasser, cueillir des mûres cuisiner, aller en Russie, porter un sari, jardiner, te réveiller encore parce que tu ronfles, aller au zoo, aux puces, à Paris, à Londres, à New York, te chanter des chansons, arrêter de fumer, te demander de me couper les ongles, acheter de la vaisselle,des bêtises, des choses qui ne servent à rien, manger des glaces, regarder les gens, te battre aux échecs, écouter du jazz, du reggae, danser le mambo, le cha-cha-cha, m’ennuyer, faire des caprices, bouder, rire, t’entortiller autour de mon petit doigt, chercher une maison avec vue sur la mer, remplir d’indécents Caddie, repeindre un plafond, coudre des rideaux, rester des heures à tables à discuter avec des gens intéressants, te tenir par la barbichette, te couper les cheveux, enlever les mauvaises herbes, laver la voiture, voir la mer, revoir de vieux nanars, t’appeler encore, te dire des mots crus, apprendre à tricoter, te tricoter une écharpe, défaire cette horreur, recueillir des chats, des chiens, des perroquets, des éléphants, louer des bicyclettes, ne pas s’en servir, rester dans un hamac, boire des margaritas à l’ombre, tricher, m’apprendre à me servir d’un fer à repasser, jeter le fer à repasser par la fenêtre, chanter sous la pluie, fuir les touristes, m’enivrer, te dire toute la vérité, me souvenir que tout vérité n’est pas bonne à dire, t’écouter, te donner la main, récupérer mon fer à repasser, écouter les paroles des chansons, mettre le réveil, oublier nos valises, m’arrêter de courir, descendre les poubelles, te demander si tu m’aimes toujours, discuter avec la voisine, te raconter mon enfance, faire des mouillettes, des étiquettes pour les pots de confitures...



Et ça continuait comme ça pendant des pages et des pages. Des pages et des pages... [...] J’ai ramassé tout ce fourbi et je me suis assis sur le bord du lit pour y voir plus clair. Je souriais mais en vérité, tant de désir, tant d’énergie me paralysaient. Mais je souriais quand même. Elle savait dire les choses de façon si drôle, si spirituelle, et puis elle guettait mes réactions. Sur une des pages, coincé entre repartir à zéro et coller des photos, il y avait un enfant, comme ça, sans commentaires. »

3 Commentaires 11.1.06 16:44, Commenter

*Nostalgie*

C'était tout juste après la guerre,
Dans un petit bal qu'avait souffert.
Sur une piste de misère,
Y'en avait deux, à découvert.
Parmi les gravats ils dansaient
Dans ce petit bal qui s'appelait...
Qui s'appelait...
qui s'appelait...
qui s'appelait...

{Refrain:}
Non je ne me souviens plus
du nom du bal perdu.
Ce dont je me souviens
ce sont ces amoureux
Qui ne regardaient rien autour d'eux.
Y'avait tant d'insouciance
Dans leurs gestes émus,

Alors quelle importance
Le nom du bal perdu ?
Non je ne me souviens plus
du nom du bal perdu.
Ce dont je me souviens
c'est qu'ils étaient heureux
Les yeux au fond des yeux
.
Et c'était bien...
Et c'était bien...

Ils buvaient dans le même verre,
Toujours sans se quitter des yeux.
Ils faisaient la même prière,
D'être toujours, toujours heureux
.
Parmi les gravats ils souriaient
Dans ce petit bal qui s'appelait...
Qui s'appelait...
qui s'appelait...
qui s'appelait...

{Refrain}

Et puis quand l'accordéoniste
S'est arrêté, ils sont partis.
Le soir tombait dessus la piste,
Sur les gravats et sur ma vie.
Il était redevenu tout triste
Ce petit bal qui s'appelait,
Qui s'appelait...
qui s'appelait...
qui s'appelait...

Non je ne me souviens plus
du nom du bal perdu.
Ce dont je me souviens
ce sont ces amoureux
Qui ne regardaient rien autour d'eux.
Y'avait tant de lumière,
Avec eux dans la rue,
Alors la belle affaire
Le nom du bal perdu.
Non je ne me souviens plus
du nom du bal perdu.
Ce dont je me souviens
c'est qu'on était heureux
Les yeux au fond des yeux.
Et c'était bien...
Et c'était bien.

1 Commentaire 27.11.05 11:50, Commenter

Mendel, by Hannah [Sulitzer]


« C’est bien, dit Mendel. Tu n’as plus besoin de moi, maintenant. »


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Son regard se dirige vers la silhouette de Taddeuz, accoudé à quelques mètres d’eux.



« J’aurais toujours besoin de vous, Mendel…



-Tais-toi. J’étoufferais ici, et tu le sais. N’en parlons plus. Et arrête de me regarder comme ça de tes yeux de hibou. Bordel de dieu, tu as tout réussi. Et ce que tu n’as pas encore fait, par distraction j’imagine, tu vas le réussir aussi. Alors… »



Il plonge ses yeux dans ceux d’Hannah.


C’est bien vrai qu’il a toujours su lire dans les yeux des femmes.


Dans ceux d’Hannah mieux que dans ceux de toutes les autres. Mais quels yeux, hors ceux d’Hannah, l’ont hanté tout au long de ces dizaines de milliers de kilomètres en Europe, en Asie, en Australie, et maintenant en Amérique ? Quel souvenir l’a constamment porté en vingt années de vie errante — hors celui d’une étrange et fabuleuse fillette du fond de ffice:smarttags" />la Pologne, surgie d’entre les blés dans une plaine immense ? « Oh ! Mendel, tu es incorrigible. Tu n’aras vécu que pour elle… Mais tu le referais si c’était à refaire, fou que tu es, même en sachant cet amour-là sans espoir, sans limite… »



Taddeuz s’est maintenant tourné vers eux. Ses cheveux d’or brillent. Son visage harmonieux semble les interroger.



Le cœur de Mendel saute dans sa poitrine. « Et ce serait maintenant, pense-t-il, au moment le plus absurde, que tu lui ferais cette déclaration ? Tu n’aurais pas dû lui passer tous ces romans… Dieu de dieu, Mendel, ça n’est pas le moment, ni maintenant, ni plus tard… »



Et tandis que Taddeuz vient lentement vers eux, Mendel parle encore à Hannah. Quel qu’en soit son désir, il faudra laisser Taddeuz libre, de ne pas tenter de l’entraîner dans le tourbillon de cette nouvelle vie, accepter ses erreurs, ne pas céder au désir fou de lui fabriquer une vie plus belle.



« Ne lui fais jamais ça, morveuse.



-Je sais. Je vais réussir ça aussi, Mendel. »



Mendel ne répond pas.


Il a aidé Hannah, puis Taddeuz, à monter dans la voiture. Dans un dernier rire, il leur a assuré que désormais ils étaient réellement mariés, par tous les rites, puisque lui, Mendel, leur avait tenu la main, les avait unis et envoyés en voyage de noces de Brooklyn à New York.



La voiture s’éloigne, dans le tintement régulier des chevaux. Mendel l’entend mais ne la voit plus. Il est ailleurs. Il voit cette femme avec des milliers de visages, tantôt elle est assise, droite à ses côtés, tantôt elle rit et se jette dans ses bras en se moquant, tantôt elle lui dit qu’elle veut faire l’amour avec lui… Puis ce regard dur quand elle lui a demandé de retrouver Taddeuz. Et maintenant elle s’en va sur cet attelage que, dans un moment de folie, il a préparé pour eux. Le soleil voile son regard, il est déjà midi. Tout à coup, Mendel comprend que cette tache de lumière à l’horizon va disparaître là-bas, au bout du pont ; alors, avant que le temps ne l’efface, lui, Mendel, tourne la tête et prend à pied le chemin de Brooklyn. »

16.11.05 17:59, Commenter

L'Impératrice

[Just for pleasure]


"-Et puis quoi encore ? Je t'ai attendue pour m'endormir mais je commence à avoir foutument sommeil. Je te dirais bien que tu es la seule femme que j'aie jamais aimée, mais si ça doit te faire pleurnicher, mieux vaut que je ferme ma grande gueule.


-Je ne vais pas pleurnicher.


-D’accord. Tu es la seule femme que j’aie jamais aimée, et de loin.



-Je ne pleurniche pas, vous voyez.



Elle pleure à chaudes larmes, sans un sanglot audible.



« Très bien, dit-il. Je voyais tes yeux de hibou, quand je marchais en Sibérie. Ils m’éclairaient la route. »



Il ferme les yeux mais les rouvre aussitôt, avec un petit sursaut, luttant contre le sommeil qui l’emporte. Il a raison : cela fait juste trente et un ans, à un mois ou deux près. Et il y avait de même un très grand soleil, il faisait pareillement chaud quand ils ont surgi, son brouski et lui. « Il est entré dans ma vie et en sort en pleine chaleur d’été, lui qui aimait tant le froid. » Et elle a beau lutter, elle ne parvient pas à se défaire de ce sentiment qui la trahit et l’abandonne, en mourant comme il le fait."




"Vieillir n'est rien, Lizzie, le pire est de survivre : au temps qui passe, au monde qui change, à tous ceux qu'on a aimés... A se sentir comme immortelle, ce n'est pas tant la lassitude de vivre qui vous prend, mais bien une haine de soi-même, de voir qu'on est encore de ce monde alors que les vôtres n'y sont plus... Ne pleure pas, ma soeur..."

1 Commentaire 6.11.05 19:14, Commenter